figure 49

figure 48
Site de la ville de Saint-Dié-des-Vosges

Autour de l’improvisation/Jean-Pierre Leguay

mis en ligne: 13 mai 2006.
Dans les conservatoires où il a enseigné, à Limoges et à Dijon, Jean-Pierre Leguay a toujours promu la pratique de l’improvisation auprès de tous les élèves instrumentistes (pas seulement les organistes !). Il anime régulièrement l’atelier d’improvisation lors des sessions de l’Académie de l’Orgue.

Dans la plupart des civilisations, l’improvisation est le mode naturel, voire unique, d’expression musicale. Au contraire, dans l’enseignement de la musique savante occidentale aujourd’hui, la place de l’improvisation est mal définie : doit-elle consister en l’apprentissage de techniques, parfois désuètes et teintées d’académisme ? Ou bien peut-on encore, sans avoir recours à l’art du pastiche, concevoir une pratique cohérente de la musique non écrite ?

Improviser, collectivement ou individuellement, c’est concevoir et réaliser, dans l’instant, tout ou partie d’un projet musical. Cela consiste à inventer et à jouer spontanément sa propre musique, ce qui n’exclut nullement le travail préalable : un beau matin, la fleur apparaît, mais elle vient de loin, aboutissement d’un long processus de maturation, complexe et partiellement invisible.

Contrairement à l’œuvre composée, qui est faite pour durer, l’improvisation est, par nature, éphémère. Elle permet à tout moment de parler en musique sans l’aide d’une partition. Elle exprime la vie du moment : tensions, détentes, méandres psychologiques. Elle est faite de réactions spontanées indissolublement liées à l’instant qui la voit éclore ou qui la suscite. Elle est aussi exploitation et intégration du fortuit. Toujours, son exécution devrait avoir l’aisance d’une œuvre écrite longuement travaillée.

On peut concevoir deux grands schémas d’improvisation :

-  Partir du choix d’un élément sonore. L’investigation et la prospection de ce territoire de base débouchent alors sur d’autres terres, à leur tour découvertes et accueillies, ou au contraire abandonnées, ce qui implique une évaluation rapide, une concentration soutenue et une constante activité de la mémoire. Dans ce cas, la structure de l’ensemble se déduit et s’organise progressivement.

-  On peut aussi improviser à partir d’un projet global plus complètement élaboré, définissant clairement les axes principaux d’un parcours précis, que l’on suivra fidèlement, comme dans certaines formes de jazz par exemple.

Improviser, ce n’est pas faire "n’importe quoi". Cela exige de la spontanéité et de l’imagination, mais aussi une technique de maniement d’un outil qui permette de s’exprimer par le travail du son. Pas plus que l’interprète ou le compositeur, l’improvisateur ne saurait se dispenser d’exigence et de vigilance.

Ce qui m’intéresse dans l’enseignement de l’improvisation, individuelle ou collective, c’est de faire découvrir les vertus profondes de cette pratique : avant tout, établir avec le son un rapport harmonieux, basé sur le plaisir, et non sur la contrainte ou l’observance de rites arbitrairement imposés, fossilisés et ayant perdu tout pouvoir générateur.

L’improvisation n’est pas un exercice de haute voltige destiné à asséner à tout prix un savoir-faire. Elle doit être l’expression de la vie de celui qui joue. La valeur de l’improvisation vient de son inscription dans le présent, au même titre que les conversations, partages et échanges de toute nature que nous avons avec autrui.

On improvise tous les jours en utilisant les mots : on apprend à dire, à s’exprimer avec ses propres mots. Ce qui, avec la parole, se fait de façon naturelle, reste encore, dans certains milieux musicaux, une démarche exceptionnelle. Pourquoi ? Entre autres raisons parce que, dans le langage parlé, on apprend à choisir soi-même ses mots pour communiquer, alors qu’en musique on apprend à penser et à dire les sons des autres, ceux des spécialistes, ou prétendus tels, du langage musical : les compositeurs.

Il faut retrouver la démarche de l’enfant dans ses jeux : il invente, il crée ce dont il a besoin, gratuitement, pour son plaisir, sans se soucier du jugement d’autrui. L’important n’est pas, prioritairement, de faire quelque chose de génial, mais de faire soi-même quelque chose.

Il y aurait beaucoup à dire sur le conformisme inhibant du système éducatif officiel, avec son réseau d’examens, de jugements, de récompenses. Que de lucidité introspective et d’efforts devront ensuite déployer l’adolescent et l’adulte, pour reconquérir la liberté qu’ils n’auraient jamais dû perdre !