figure 49

figure 48
Site de la ville de Saint-Dié-des-Vosges

Ecoute I, par Louis Thiry

mis en ligne: 8 juin 2006.

Écoute 1

par Louis Thiry

Écouter, guetter, désirer, avoir soif de l’inattendu, de cet avenir immédiat dont je ne sais rien. Ecoute curieuse, intriguée, craintive parfois, attente d’événements inconnus, heureux ou inquiétants.

Vivre l’écoulement d’un temps toujours nouveau. Mais aussi retrouver le connu, le retour rassurant des saisons et des jours, cette mélodie du temps retrouvé, ce temps harmonieux de la mélodie...

L’écoute musicale, c’est tout cela : attente de la surprise, plaisir du retour à la maison, de la rencontre avec l’autre dans sa nouveauté, ou avec de vieilles connaissances. Si le plaisir de l’écoute musicale réside dans l’attrait de la surprise, il n’en est pas moins présent dans le bonheur des retrouvailles.

Comme pour la rencontre avec l’autre, la rencontre avec l’œuvre musicale a besoin d’une fréquentation quotidienne. Mais nous savons que la fréquentation quotidienne, si elle n’est pas sous-tendue par une présence attentive, n’engendre que lassitude et ennui. Il en est de même de l’écoute musicale : écouter, c’est savoir que la découverte d’un trésor caché est toujours possible, qu’hier, aujourd’hui ou demain, la même phrase musicale sera différente pour nous.

À notre époque saturée d’informations, nous ne sommes plus familiers avec ce mode d’écoute. Nous sommes souvent submergés par la quantité. Le renouvellement de l’écoute nous semble ne pouvoir passer que par le remplacement de l’objet écouté. Combien possédons-nous de CD que nous n’avons écoutés qu’une seule fois, sans nous rendre compte que, dans certains cas, cette écoute était parfaitement vaine ? Nous oublions en effet la part irremplaçable de la mémoire dans l’écoute musicale : une mélodie, même simple, ne peut prendre forme dans notre esprit sans le secours de la répétition. Cette assimilation n’a d’ailleurs rien à voir avec de quelconques connaissances techniques ; elle se fait dans l’espace du sensible immédiat.

L’existence de l’enregistrement sonore a profondément changé notre relation à l’écoute ; mais savons-nous en user d’une façon positive ? Ce qui, dans les siècles passés, était un événement unique (pensons par exemple à ce que pouvait être l’audition d’une symphonie de Beethoven) peut aujourd’hui tomber dans la banalité d’une écoute distraite, en fond sonore, dans le brouhaha de nos restaurants ou de nos supermarchés.

Par contre, les moyens actuels de diffusion peuvent nous permettre d’accéder, par une fréquentation quotidienne, à une connaissance, à une assimilation de l’œuvre d’art à notre être le plus intime. Et cette connaissance peut être donnée, je le répète et j’y insiste, même à ceux qui n’ont aucune compétence technique. Mais pour ce faire, il faut accepter de répéter son écoute, en considérant que la première audition, si elle peut laisser quelque impression, ne livre qu’une toute petite partie des secrets de l’œuvre.

Toutes les musiques ne sont évidemment pas égales devant la possibilité d’assimilation d’un auditeur donné : une musique qui intègre à sa structure des éléments répétitifs importants (Vivaldi, Haendel) pourra être entendue et comprise dès la première audition. Par contre, une musique au déroulement continuellement renouvelé, aura besoin de nombreuses auditions pour prendre forme dans notre esprit.

Par ailleurs, tous les auditeurs ne sont pas égaux devant une pièce musicale donnée. Là intervient ce qu’il faut bien appeler la culture, mais la culture entendue au sens large : non pas l’érudition pédante et desséchante, mais la connaissance intime et vivante. Le paysan analphabète des siècles passés connaissait des centaines d’espèces végétales, mais n’en connaissait ni les noms latins ni le code génétique ; c’était néanmoins, au vrai sens du mot, un homme cultivé.

À la culture ainsi entendue, les dictionnaires et les encyclopédies n’apporteront rien. Certes, l’histoire de la musique mérite considération, mais l’œuvre d’art échappe à l’histoire. L’analyse musicale a son intérêt, mais ne m’expliquera jamais l’émotion ressentie à l’audition d’une simple petite phrase de Mozart ; c’est là une histoire d’amour.

L’œuvre d’art est posée devant nous, message de vie, intemporelle. Parfois elle nous attire, parfois elle nous intimide, elle peut aussi nous rebuter. Quoi qu’il en soit, elle est là, osons nous en approcher. Elle est pour nous, qui que nous soyons.

ÉÉÉ