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Site de la ville de Saint-Dié-des-Vosges

L’orgue, entre roseau et synthétiseur/Louis Thiry

mis en ligne: 10 mai 2006.

Curieux instrument, jamais content de son sort ! Toujours, il aimerait être autre : il voudrait tant être flûte ou hautbois. Il ose même tenter d’être voix humaine ou, comble de prétention, voix céleste. Parfois, à lui seul, il voudrait être les multiples voix de l’orchestre. Mais pourquoi cette démesure ? L’homme a-t-il vraiment besoin d’autre chose que de sa voix ? Son souffle est-il si court ? L’étendue et la richesse de timbre de sa voix ne lui suffisent-elles pas ? Pourquoi s’adjoindre toutes ces étranges prothèses dans lesquelles on souffle, que l’on gratte, que l’on frappe ? « Mais ne savez-vous pas que l’on ne passe pas la mer à la nage, que l’on n’abat pas un arbre à main nue ? Vous n’allez tout de même pas nous empêcher d’explorer ce monde sonore qui dort dans le matériau minéral, végétal ou animal, que nous offre la nature ! »

Alors, un beau jour, nous nous sommes saisi du roseau et nous avons soufflé dedans. Du creux de ce roseau, un son est venu, une voix différente et pourtant proche de la nôtre. Ce roseau, nous l’avons gratté, nous l’avons percé, nous l’avons forcé à émettre des sons précis, soigneusement choisis par nous. Et puis nous l’avons perfectionné afin de le dominer plus aisément. Nous avons inventé diverses façons d’y souffler. Nous l’avons rendu indépendant de la faiblesse de notre souffle en le pourvoyant d’une poche d’air permettant d’entretenir le son en continu. Nous lui avons associé d’autres roseaux. Nous avons remplacé le modeste roseau par diverses productions de notre industrie. Puis, à cet ensemble de tuyaux, nous avons adapté un clavier. Alors, nos doigts ont perdu le contact avec la source sonore, à notre souffle s’est substituée une grossière soufflerie. L’instrument s’est éloigné de notre corps : l’orgue était né et il a grandi. Il s’est aventuré dans des régions sonores inaccessibles, aux limites de l’inaudible. Par la superposition des harmoniques, des timbres nouveaux sont apparus. Par la puissance des souffleries, d’étonnantes intensités ont été atteintes. Les claviers ne suffisant plus à l’ambition polyphonique de l’organiste, on a inventé le pédalier. Puis sont arrivées de nouvelles techniques, l’électricité, l’électronique, l’informatique, etc. Le pauvre roseau dénaturé a continué à s’éloigner de la bouche qui l’animait. On en est même venu à douter de la nécessité de la présence du musicien : on a cru que la vie pouvait être programmée...

« Mais vous êtes organiste et, apparemment, vous n’aimez pas l’orgue ? ». Difficile question, à laquelle je me garderai bien de répondre directement. Un instrument n’est qu’un moyen, pas une fin. L’artisan se sert de son outil, et on peut dire aussi qu’il se bat avec les imperfections de cet outil. Mais si l’outil devient trop parfait, la lutte change de sens : c’est celle du vivant s’opposant au mécanique, c’est celle de la main qui désire laisser son empreinte, c’est l’ambiguïté de l’humain jouant avec et contre la machine.

Mon ami J.-P. L. disait : « L’orgue : l’instrument qui enrage de n’être pas synthétiseur ». Pour ma part, j’ajouterais : « L’orgue : l’instrument qui vit avec la nostalgie du roseau qu’il fut ».

Mais dans cette inévitable et dynamique tension, un équilibre peut être atteint : nous connaissons tous ces instruments miraculeux, en parfait accord avec un lieu qu’il font chanter, devant lesquels notre questionnement disparaît : ils sont là et nous invitent au chant, à la vie.