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Site de la ville de Saint-Dié-des-Vosges

Métronome, par Louis Thiry

mis en ligne: 5 juin 2006.

Ils jouent ensemble et ne se sont jamais rencontrés, ne se rencontreront peut-être jamais. Pourtant, sur cette pochette de disque, leurs noms sont réunis. Ils jouent ensemble et même très ensemble, car le chef est inflexible. Mais jouent-ils vraiment ? Peut-on jouer sans rencontre ? Sans se rencontrer, on peut accomplir un travail en commun : un plan précis des travaux a été établi et il suffit de s’y conformer.

Mais jouer, c’est autre chose : on joue avec un ou plusieurs partenaires, on se regarde, on se répond, on esquive les coups, on dresse des pièges, on se sourit, on collabore puis on s’oppose, on s’écoute et on s’attend, on s’entraîne ou on se retient. Le code étant admis, le bonheur de l’échange est là.

La pratique collective de la musique est-elle un jeu ou un travail ? Certains usages actuels peuvent justifier ce questionnement. Certes, la partition musicale se présente un peu comme un plan des travaux : tout semble y être précisément codifié. Mais tout musicien ne sait-il pas que deux croches ne valent pas toujours une noire et que la vie se joue de l’arithmétique ? Mais tout musicien le sait-il vraiment ? Ne sommes-nous pas encombrés par le fétichisme de l’écrit ? Ne confondons-nous pas exactitude arithmétique et justesse musicale ?

Là il me faut parler de l’horloge et de son balancier, de son fils le métronome et de sa petite-fille la boîte à rythme. L’horloge, cette magnifique invention qui nous fait croire qu’une heure égale une heure alors que la vie nous démontre sans cesse le contraire... Le métronome, instrument dont la technologie primaire nie le bondissement vital du temps de la musique... La boîte à rythme, cette boîte dans laquelle on enferme un objet sonore abusivement appelé « rythme »...

Or, le savez-vous ? le véritable chef de nombre d’ensembles dits de variété, c’est le métronome ou notre trop fameuse boîte à rythme.

Ils travaillent ensemble, disais-je, mais n’ont pas le temps de se rencontrer. Il faut donc un chef des travaux, ou du moins quelqu’un qui serve de référence et consente à faire le premier enregistrement, celui qui servira de base à l’ensemble. Tout naturellement, le bassiste s’est proposé : tout seul, il s’ennuie et a renoncé. Alors le batteur s’y est mis ; mais il part dans des divagations si débridées que les copains s’y perdent. À son tour le pianiste a essayé, mais lui aussi se trouve bien seul. Alors ils ont pris leur téléphone, se sont concertés et une idée lumineuse a jailli : « le métronome ! » Lui au moins ne divague pas, ne s’ennuie pas et ne se fatigue pas. Le pas est franchi, plus de contestations sur la tenue du tempo, l’objectivité est atteinte. Le casque sur les oreilles, chacun peut enregistrer sa partie en toute sécurité ; c’est du travail bien fait.

Mais le jeu, où est-il ? La balle qu’on se renvoie, le clin d’œil de connivence qu’on se jette, ces subtils déhanchements dont nulle analyse ne rend vraiment compte, que sont-ils devenus ?

Ainsi, une partie importante de la musique de grande diffusion est, en quelque manière, asservie au métronome. Ceci n’est sans doute pas étranger à l’ennui, au désespérant ennui ressenti à l’audition de cette omniprésente musique. Il y aurait certainement une étude à faire sur l’influence du métronome sur les mentalités actuelles : on ne sort probablement pas indemne du flot métronomique déversé à longueur de journée par certaines chaînes radiophoniques. Déjà l’horloge nous asservissait au temps mécanique ; le métronome, d’une manière insidieuse, ne poursuit-il pas cette œuvre d’asservissement ? Vous me direz peut-être que le battement régulier du temps a toujours sous-tendu la musique, tout particulièrement dans la danse. Alors dites-moi, n’y a-t-il pas de différence entre le pas du danseur, le battement de votre cœur, le rythme de votre respiration d’une part, et le tic-tac de l’horloge d’autre part ?